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Le dire du silence - Présentation (Spirale 67 2021 à paraître)

Sommaire
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L’année 2020 restera sans conteste l’année du silence.
Fin 2019, la Covid 19 apparaît dans la région chinoise de Wuhan avant de se répandre dans le monde. L’Organisation mondiale de la santé déclare l’état d’urgence de santé publique de portée internationale le 30 janvier 2020. Afin d’éviter la propagation de cette pandémie, les différents États prennent des mesures de confinement et de restrictions importantes. Le 16 mars 2020, la France se mure dans le silence pendant trois mois.
Si l’expérience du confinement a été une épreuve pour de nombreuses per-sonnes, elle a permis de réentendre « le bruit du silence ».
Des scientifiques, climatologues, biologistes, sismologues, océanographes, ont montré à travers différentes recherches, les bienfaits du silence pour notre planète et pour les êtres humains. D’après l’étude réalisée par l’observatoire de l’environnement sonore Acoucité (juin 2020) [1], les Français ont jugé le retour du silence bénéfique en milieu urbain durant le confinement. En 2016, une recherche de l’ADEME [2] révélait que 9 millions d’habitants étaient soumis à des niveaux sonores impactant fortement leur santé. D’après l’association Bruitparif, le confinement a permis de réduire de 60 à 90 % les émissions sonores liées aux trafics routiers en Ile-de-France. Une autre étude conduite par des chercheurs internationaux (Lecocq et al., 2020) indiquait que le « bruit sismique » avait diminué de 50 % à la suite de l’arrêt des chantiers, des usines, des transports durant cette période confinée.
Le silence des humains a permis le retour des animaux sauvages dans les centres-villes mais a aussi gagné les océans en diminuant la pollution sonore sous-marine, bienfait pour les mammifères marins.
Une quinzaine de chercheurs européens (Rutz et al., 2020) ont créé un néologisme l’« anthropause » pour désigner ce temps d’arrêt de l’activité humaine, notamment des voyages, et ont invité les États à tirer des enseignements de ces études pour construire une relation plus durable avec la nature.

Mais qu’est-ce que le silence ?
Le mot « silence » est introduit dans la langue française en 1190 (Bloch & Von Wartburg, 2003). Il tire son origine du latin silentium et est dérivé du verbe siler signifiant se taire. Dans son sens originel, le silence désigne « l’état de la personne qui s’abstient de parler, le fait de ne pas parler, de ne pas se plaindre ». Pour Le Littré (1762), il est « une suspension que fait celui qui parle dans la déclamation » (Voltaire, Lettre d’Argental du 17 avril 1762).
Dans une utilisation plus courante, le silence se définit par « l’absence de bruit, de sons indésirables ». Il fait l’objet de nombreuses réflexions en philosophie, psychanalyse, sociologie, anthropologie, histoire, musicologie, sciences de l’information et de la communication, linguistique.
Chaque période de l’histoire a une manière de concevoir le silence.
Si pour Alain Corbin (2018), le silence du XVIIe siècle est celui de l’oraison, de la prière, celui du XIXe siècle renvoie au romantisme habité par le sublime. Le silence est aussi une richesse, le moyen d’approfondir son Moi, de méditer, de se ressourcer. Au XXIe siècle, le silence fait peur, il suggère l’ennui, l’arrêt du rythme.
Pour David Le Breton (1997, 2017), la société ne privilégie plus le silence et a perdu le sens d’un silence de recueillement : « le seul silence que nos idéologies de la communication connaissent, c’est celui de la panne, de la défaillance de la machine, de l’arrêt de la transmission. Il est une cessation de la technicité plus que l’émergence d’une intériorité, d’une réflexion » (Le Breton, 1998 : 17). Quelle est alors la vertu du silence ? Pour Georg Simmel (1997), si la société est conditionnée par le fait de parler, elle est aussi conditionnée par le fait de se taire. Faut-il poser, par hypothèse, qu’il y aurait une « parole du silence », comme le suggère Michel Maffesoli (2016) ?
Le langage ne peut pas tout. Le silence est parfois nécessaire. Les mots ne sont pas toujours suffisants pour saisir la totalité du monde, notamment pour ce qui est du domaine de l’indicible comme le résume Ludwig Wittgenstein (1922 : 7) dans son ultime proposition : « Ce qui peut être dit peut-être dit clairement. Ce dont on ne peut pas parler, il faut le passer sous silence ».
Qu’il soit méditatif, introspectif, contemplatif ou mystique, le silence hu-main est toujours, d’une certaine manière, « parlant » (Danvers, 2019).

Qu’en est-il du silence en éducation ? Quelle est la fonction du silence ? Est-il un objet de recherche ? Quel sens lui attribue-t-on ? Dans ce numéro de Spirale, nous proposons une approche inédite du silence en éducation et en formation dans laquelle plusieurs lectures se croisent.

La première partie, « phénoménologique », est constituée de sept contribu-tions.
Le silence n’est pas un ensemble vide. Il a une dimension énigmatique et paradoxale qui relève d’une démarche clinique. La pratique du silence dans l’espace scolaire met en relation l’enseignant(e) et les élèves. Lié aux rythmes scolaires ou à la vie en classe, le silence est un rituel polyphonique. Le silence est une éthique dans le fait qu’il convoque les catégories du permis et du défendu. Dans l’expérience de la maladie ou du handicap, « l’interdit de dire » met en jeu le dévoilement de la vérité et l’existence d’un sentiment de culpabilité.
Le silence de l’élève n’est pas une absence ou un retrait. Florence Berthet nous relie à l’énigme du savoir qui, dans une démarche clinique d’orientation psychanalytique en sciences de l’éducation, interroge la modalité spécifique du rapport au savoir chez l’élève qui écoute et écrit.
Le silence participe d’une ritualité dans l’espace de la vie scolaire. Jean-François Mienne part d’une recherche qualitative sur les rites de rapport au savoir dans les écoles élémentaires pour rendre compte d’une dialectique en quatre temps dans l’organisation des activités : rassurer, socialiser, créer du lien et préparer aux apprentissages.
Sylvain Fabre interroge la place du silence dans les enseignements prépara-toires aux écoles d’art. Le silence apparaît comme ce qui manifeste une intériorité en travail. Dans certaines conditions, il participe d’un processus créatif qui peut être l’objet d’un accompagnement éducatif.
Le silence du maître est souvent moins interrogé que celui de l’élève. C’est la raison pour laquelle Sara Stoltz et Nathalie Panissal centrent leur réflexion sur le silence du maître dans le cadre d’une philosophie pour enfants qui vise l’auto-nomie morale des élèves.
Tout silence n’est pas pacifique et serein. À l’épreuve d’« Alzheimer », Anne-Marie Jovenet offre un regard clinique d’observation psychanalytique qui met en évidence « la violence dans l’interdit de dire » dans un contexte d’interactions sociales à l’école. À quelles conditions, peut-il y avoir dévoilement de la vérité dès lors qu’il y a la présence d’un sentiment de culpabilité ?
Dans le silence, se fabrique le dire ; c’est l’hypothèse de travail mobilisée par Pierre Johan Laffitte dans ses Variations sémiotiques et pédagogiques. Le silence est un langage qui convoque une éthique discutée notamment dans la praxis des classes coopératives de pédagogie institutionnelle.
Enfin, Gwénaël Boudjadi suggère une approche herméneutique du silence lorsqu’il se manifeste chez le très jeune enfant, notamment dans la manifestation pathologique du mutisme : comment faire advenir une parole chez un sujet qui ne parle pas ?

La deuxième partie privilégie l’analyse institutionnelle. Elle comprend cinq articles.
Les trois premiers relèvent d’une analyse institutionnelle intrascolaire qui focalise son attention sur la transmission des savoirs et la construction des apprentissages. Trois fonctions se distinguent de l’approche analytique du silence : un outil didactique, une compétence et une posture enseignante (y compris dans une situation d’adversité).
La contribution de Magali Boizumault centre son objet d’analyse sur la mise en scène corporelle des enseignants et la manière dont celle-ci participe d’un climat de classe au service des apprentissages en éducation physique et sportive.
Aurélie Mariscalchi propose une typologie du silence dans l’approche Silent Way. En didacticienne des langues, l’auteure montre en quoi le silence est à la fois un outil didactique, une compétence et une posture enseignante.
Le silence est un réservoir de sens. À la suite des attentats terroristes qui ont frappé la France en 2015, une minute de silence a été organisée dans les établissements scolaires. L’enquête de terrain menée par Anne-Françoise Dequiré permet d’appréhender finement la réception de cet hommage aux disparus tragiquement chez des collégiens scolarisés dans les Hauts-de-France.

Les deux derniers articles s’appuient sur une analyse institutionnelle extrascolaire.
Le silence recèle une double signification : positive chez le sage ; négative pour la personne complaisante, lâche ou paresseuse. Rémi Casanova mobilise le paradigme du bouc émissaire dans le cadre de l’analyse institutionnelle. La dialec-tique institué-instituant permet de montrer en quoi le silence est doublement actif dans des contextes les plus divers.
Le silence est de l’ordre de l’évidence dans les institutions culturelles. Corinne Baujard questionne cet « allant-de-soi » dans l’expérience muséale. À quelles conditions, un espace peut-il être désigné comme silencieux ? Tout se passe comme si l’interaction entre le visiteur et le contexte d’exposition rendait possible un espace d’éducation dans toute sa singularité.

Au total, ce cheminement de pensée sur la thématique du silence en éduca-tion et en formation s’est appuyé sur une théorie du savoir et une conception du sujet apprenant. Ce sujet étant appréhendé d’une triple manière : sujet social, sujet personnel, mais aussi sujet intime [3].

Anne-Françoise DEQUIRÉ
Proféor-CIREL
Université de Lille
FUPL
Francis DANVERS
Proféor-CIREL
Université de Lille

Bibliographie

Bloch O. & Von Wartburg W. (2003) Dictionnaire étymologique de la langue française. Paris : PUF.
Corbin A. (2018) Histoire du silence. De la Renaissance à nos jours. Paris : Flammarion.
Danvers F. (2019) S’orienter dans la vie : une expérience spirituelle ? Tome IV. Villeneuve d’Ascq : PU du Septentrion.
Jovenet A.-M. (2018) Des silences sur soi aux dires des sentiments. Comment faire avec soi-même. Villeneuve d’Ascq : PU du Septentrion.
Le Breton D. (1997) Du silence. Paris : Métailié.
Le Breton D. (1998) « Le silence pour penser » – Cultures en Mouvement 7 (17).
Le Breton P. & Le Breton D. (2017) Le silence et la parole, contre les excès de la communication. Toulouse : Érès.
Lecocq T. et al. (2020) « Global quieting of high-frequency seismic noise due to COVID-19 pandemic lockdown measures » – Science 369.
https://science.sciencemag.org/cont...
Maffesoli M. (2016) La parole du silence. Paris : Le Cerf.
Rutz C. et al. (2020) « COVID-19 lockdown allows researchers to quantify the ef-fects of human activity on wildlife » – Nature Ecology & Evolution 4, 9 (1156-1159).
Wittgenstein L. (1922-1993) Tractacus logici-philosophicus (trad. franç. G.-G. Granger). Paris : Gallimard.

Spirale - Revue de Recherches en Éducation – 2021 N° 67 (3-7)

Notes

[3Nous renvoyons à l’enquête du journal Le Monde de décembre 2020-janvier 2021 : « Les penseurs de l’intime » (dix chapitres)

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